Le compositeur

« Je crois bien que je suis né compositeur ! Pour moi, la composition a toujours été une exigence intérieure et je lui ai consacré toute ma vie. Ma musique repose sur un fond tonal, ce qui ne m’empêche pas d’utiliser tous les degrés de la gamme chromatique et de moduler librement dans tous les tons, à la façon d’un kaléidoscope ! »  (Bernard Reichel)

La personnalité artistique de Bernard Reichel

par Jacques Tchamkerten, directeur de la bibliothèque du Conservatoire de Musique, Genève.

 « Il ne faut jamais oublier que ce que nous apportons comme compositeur est vraiment peu de chose par rapport à l’ensemble du monde. Mais ce peu de chose doit être positif, un point de lumière dans l’obscurité générale. Si notre musique a pu, une fois, apporter quelque joie à quelqu’un, un moment de bonheur, un bref secours, un sourire, un instant où l’on se dit que tout n’est pas perdu, si quelques pages ont pu répandre dans le cœur d’une personne ce rayon lumineux, notre travail aura atteint son but, il aura joué son rôle, il aura apporté sa pierre dans la construction générale. »

Cette belle profession de foi, trouvée dans les innombrables notes rédigées par Bernard Reichel tout au long de sa vie, illustre merveilleusement le sens profond de sa pensée.

Né à Montmirail (Neuchâtel) d’un père d’origine allemande et d’une mère française, Bernard Reichel incarne cette dualité qui habite les compositeurs romands partagés entre les pôles latin et germanique de la Suisse. Si des musiciens tels qu’Aloÿs Fornerod, Jean Dupérier ou Pierre Wissmer regardent résolument du côté de la France et adoptent, tous à leur manière, une esthétique se situant dans l’héritage stylistique d’un Fauré, d’un Debussy ou d’un Ravel, Emile Jaques-Dalcroze, Ernest Bloch, ou Frank Martin tendent, eux, vers une synthèse de ces deux univers.

C’est à ces derniers créateurs que se rattache Bernard Reichel. Il accomplit sa formation tout d’abord au Locle, où il apprend l’orgue et les bases de l’écriture musicale avec Charles Faller, puis se perfectionne à Bâle avec Hermann Suter, à Genève où il devient l’un des plus proches disciples d’Emile Jaques-Dalcroze, et enfin à Paris où, tout en étudiant la composition avec Ernst Levy, il se plonge dans l’extraordinaire effervescence culturelle qui anime la capitale française durant l’entre-deux guerres.

Fils d’un pasteur, ayant vécu son enfance au sein d’une famille où l’on pratique assidûment la musique, Bernard Reichel se familiarise très tôt avec la musique religieuse qui occupera plus tard une place si importante dans son œuvre.

Si la référence suprême de Reichel demeure Jean-Sébastien Bach – tant par la spiritualité de son art que par la perfection de son écriture contrapuntique – il fait également son miel des maîtres anciens, tels Schütz et les grands polyphonistes de la Renaissance. Le compositeur reste, bien sûr, très attentif à la musique de son temps et il est probable que la révélation du Roi David d’Arthur Honegger, en 1921, l’aidera à définir son identité créatrice, lui ouvrant le chemin vers un langage où il conciliera son goût inné pour l’écriture classique avec l’émancipation harmonique et tonale de la musique telle qu’elle se manifeste dans les premières années du vingtième siècle.

Parmi les œuvres les plus anciennes de Reichel qui nous sont parvenues, La Vision d’Ezechiel, oratorio composé en 1932, illustre bien cette dualité/complémentarité, et l’âpreté de son expression et de ses harmonies n’est pas sans préfigurer les grands oratorios –In Terra Pax, Golgotha, Pilate– que Frank Martin, un de ses amis les plus proches, écrira à partir de 1944. Notons qu’une partie importante de l’œuvre de Bernard Reichel a été élaborée après 1960, lorsque – libéré de ses occupations pédagogiques -, il pourra consacrer la plus grande partie de son temps à la composition.

On ne peut pas discerner chez le compositeur de périodes créatrices ni de mutations significatives de son style, même si ce dernier semble abandonner progressivement les aspérités et les éléments polytonaux, voire atonaux, pour se concentrer sur un langage plus « intemporel » où la modalité joue un rôle fondamental. Le chromatisme occupe également une place primordiale dans son langage qui, comme le dira si justement la pianiste Christiane Montandon «  […] fait miroiter, scintiller l’harmonie par le jeu constant des altérations ; celles-ci n’apparaissent jamais deux fois de suite de la même manière […] et les cadences finales savent toujours surprendre »[1].

Hormis l’opéra et le ballet[2], l’œuvre de Bernard Reichel traverse tous les genres.

Une part importante de son catalogue est consacrée à la musique instrumentale. Plus que l’orchestre (Reichel écrira néanmoins plusieurs œuvres symphoniques ou concertantes), c’est la musique de chambre, l’orgue, et le piano qui semblent constituer ses terrains de prédilection.

Le piano occupe dans son univers une place prépondérante. Comme pour son maître Jaques-Dalcroze, il est son indispensable auxiliaire dans les domaines de la pédagogie, de la composition ainsi que de l’improvisation, une discipline qu’il considère comme un des fondements de la création musicale et à laquelle il consacrera plusieurs ouvrages didactiques.

Instrument auquel Reichel confie ses plus intimes confidences musicales, véritable prolongement de sa pensée créatrice, le piano lui inspirera de très nombreuses compositions de brève durée, généralement groupées en recueils (Préludes, Esquisses, Suites, etc) ainsi qu’une Sonate, une vaste Fantasia et plusieurs recueils de variations.

Dans son écriture instrumentale, Bernard Reichel cultive – sans nulle sécheresse – un néo-classicisme où les éléments contrapuntiques (canons, fugatos, imitations) jouent au même titre que le choral – l’une de ses formes préférées – un rôle structurel. Sans jamais cultiver le pastiche, Reichel s’inspire volontiers du caractère et des formes de la musique baroque (sonate en trio, ricercar, variations), à laquelle il rend également hommage par sa fréquente utilisation du clavecin.

La production vocale de Bernard Reichel peut se subdiviser en deux catégories, profane et religieuse.

Comme Frank Martin, il met aussi bien en musique des textes en français qu’en allemand, puisant volontiers dans la poésie de Goethe qu’il affectionne. L’auteur de Faust lui inspirera l’une de ses partitions les plus originales, les Goethe-Lieder pour quatre voix et piano à quatre mains, la formation vocale et instrumentale des célèbres Liebesliederwalzer de Johannes Brahms.

Si la musique chorale profane est relativement peu abondante dans l’œuvre de Reichel, le chœur – a cappella ou accompagné – est à la base de sa musique religieuse.

Profondément croyant mais avec une très grande liberté d’esprit, Bernard Reichel aura, sa vie durant, le souci d’enrichir la musique dans l’église – par son ministère d’organiste qu’il exerce durant de très nombreuses années – et surtout la musique pour l’église, à travers sa vocation et son talent de compositeur qu’il met constamment au service de la communauté.

Aussi, la musique religieuse est peut-être le domaine dans lequel Bernard Reichel donne ses œuvres les plus inspirées, à travers ses nombreux oratorios, cantates, psaumes ou motets. Du petit Magnificat pour chœur à cappella – trois minutes de musique d’une rare densité – au jubilant Gloria pour soli, chœur et orchestre (1964) ou aux Trois Psaumes pour soprano, chœur et ensemble instrumental (1981), qui semblent refléter sa propre sérénité au soir de son existence, l’expression musicale des textes sacrés porte son inspiration à sa plus grande intensité et magnifie son langage dont l’expressivité et la souplesse de la polyphonie trouvent ici leur plein épanouissement.

On l’aura compris, Bernard Reichel n’est pas l’homme des théories ni des spéculations et construit son œuvre pour des auditeurs et des interprètes du présent, considérant que son talent de créateur lui confère une responsabilité auprès de ses contemporains.

Pour lui, le style et l’esthétique ne constituent donc en rien une fin en soi et sont assujettis à l’inspiration et au message qu’il entend délivrer. Nul mieux que lui-même ne l’exprimera, avec son humilité coutumière, dans une note rédigée en 1985 :

« Ma pauvre musique est d’un âge passé, mais elle est je crois, du moins je l’espère, « musicale », c’est-à-dire qu’elle communique une vérité, qu’elle « parle » un langage compréhensible pour les autres, saisissable plutôt, et que tous les sentiments exprimés dans ma musique sont nettement perceptibles par ceux qui l’écoutent… »

 [1] Montandon, Christine : « Bernard Reichel (1901-1992), Bulletin du Conservatoire de Musique de Genève, 60ème année. N° 6, février 1993, p. 9

[2] Reichel abordera néanmoins le théâtre à travers plusieurs importantes musiques de scène, telle celle pour le Mystère de Jeanne d’Arc de Raymonde Gampert (1944) ou encore le spectacle musical Le Conte d’été ou le dragon à sept tête sur un livret d’Anne Périer (1974).