BCU Lausanne Fonds musical Bernard Reichel

Avant-propos de l’inventaire du Fonds musical Bernard Reichel déposé à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne, département de la Musique en 1974, rédigé pas Jean-Louis Matthey

« C’est un rare privilège pour une bibliothèque d’accueillir du vivant d’un compositeur son œuvre quasi complète et d’ordonner celle-ci avec lui. Ce privilège a été accordé à la BCU qui abrite maintenant le Fonds Bernard Reichel totalement séparé des autres collections d’archives musicales conservées à la bibliothèque. En effet, le compositeur vaudois, bien qu’ayant vécu à Genève, a décidé de remettre à la BCU toute son œuvre en janvier 1974. Il nous a donc été possible d’entreprendre aussitôt le catalogage et le classement de ces documents sous son regard, dans un parfait esprit de collaboration. Nous aimerions remercier ici Bernard Reichel des nombreux conseils qu’il nous a apportés tout au long de la rédaction de l’inventaire que nous publions aujourd’hui.

Avec la constitution d’un Fonds Bernard Reichel, nous entrons en possession d’une œuvre bien connue qui frappe par l’unité de son message, mais aussi par la diversité des genres. Fils de pasteur, ayant mis très tôt sa plume au service d’un idéal religieux vécu, Bernard Reichel s’inscrit dans la tradition de la musique spirituelle. …l’œuvre personnelle de Bernard Reichel s’affirme au premier plan de l’activité musicale créatrice de la Suisse romande. La collection de programmes qui nous a été remise témoigne de la vitalité de cette œuvre, présente aussi dans plusieurs recueils scolaires et le nouveau psautier romand.

La musique religieuse de Reichel tient évidemment la première place. On y trouve des cantates, des oratorios, des messes, des chœurs de femmes ou de jeunes filles, des chœurs d’enfants et des pièces isolées où seule une voix dialogue avec l’orgue. Aux formations chorales s’ajoutent fréquemment l’orchestre complet ou simplement les cuivres nobles, comme pour nous rappeler que, à l’ invitation des Psaumes, voix et instruments unissent leur langage au service du même idéal.

Titulaire des orgues de la paroisse des Eplatures, puis du Petit-Saconnex, de Chêne-Bougeries et des Eaux-Vives, Reichel a consacré plusieurs recueils à son instrument. Il a dans un esprit de franche collégialité dédié plusieurs pages à des amis organistes comme Kurt Wolfgang Senn, Pierre Segond, André Mercier, Hans Balmer et André Luy. Membre fondateur de l’Association des organistes protestants romands, il a toute sa vie œuvré pour défendre le rôle de la musique dans le culte et la vie paroissiale.

Il ne faudrait cependant pas limiter le rayonnement de Reichel à la musique d’église même si souvent son langage reste serein, contemplatif et recueilli. Nous dirons également que, chez lui la distinction « musique profane » et « musique religieuse » ne sépare en fait que la destination des œuvres, les circonstances auxquelles elles doivent appartenir, car une ferme unité de style réunit les deux expressions musicales, en effet, Reichel ne désire pas que, d’une façon presque automatique, la musique religieuse revête soit d’un sérieux quasi officiel, soit d’une solennité obligatoire. Ainsi, de tel ou tel fragment de cantate peut se dégager librement un rythme actif, un message capital mais joyeux, chaleureux, positif. De même, plus d’un texte considéré comme profane peut imposer un discours musical plus grave et proche du sentiment religieux.

Nous voulons aussi souligner la qualité des textes des pages profanes de Bernard Reichel. C’est dire que la complicité de la phrase et de son enveloppe sonore soumise à son sens est chez lui une constante préoccupation. La littérature et la peinture font partie de sa haute culture. De descendance silésienne par son père et provençale par sa mère, Reichel retient les textes les plus divers. Parmi les auteurs qu’il a mis en musique, citons Anacréon, Ronsard, Hugo, Francis James, Paul Fort et Vio Martin. Mais ne nous confiait-il pas que parmi les écrivains dont il emporterait les œuvres sur une île déserte figurent en tout cas Hugo et Goethe ! La langue allemande, dont il apprécie spécialement la coupe rythmique si musicale, a souvent inspiré Bernard Reichel, soit dans des textes bibliques, soit, par exemple, dans ses « Goethelieder » pour 4 voix et piano à 4 mains. Il a, d’autre part, composé sur des textes latins ou de vieux français.

A la suite des œuvres chorales, notons maintenant la présence des œuvres instrumentales. Reichel a réuni des formations peu courantes. Il y a naturellement ses pièces pour piano et pour clavecin mais aussi ses quatuors pour ensemble de pipeaux, deux sonates pour trompette et orgue ou cor et orgue, un quatuor de cors, des pièces pour deux trombones et orgue. Chez Reichel, le quatuor de cuivres composé de deux trompettes et de deux trombones s’adjoint volontiers aux formations chorales à la manière de Monteverdi ou Schütz. Deux maîtres auxquels il confère une royale autorité.

Parmi les œuvres proprement de musique de chambre, citons le duo pour violoncelle et piano dédié à son ami Frank Martin, son trio pour flûte, violoncelle et piano et ses sonates en trio qui, en hommage à la tradition baroque, renforce la flûte, le hautbois et le clavecin d’un basson ou d’un violoncelle pour mieux dessiner la basse à la manière d’un continuo. D’autres œuvres de chambre demandent le concours d’un alto, d’une clarinette, d’une épinette ou rassemblent un trio à cordes et un quatuor avec piano.

A mi chemin des petites formations de chambre et de celles d’orchestre, nous découvrons trois œuvres originales. Une partition que l’élève a dédié à son professeur Emile Jaques Dalcroze, le « prélude pastoral » pour 2 flûtes, 1 hautbois, 2 cors, 2 clarinettes, 2 bassons et timbales. Dans des couleurs semblables, il a aussi composé un octuor pour instruments à vent à l’instigation de la Ville de Genève.
En 1938, il achevait son octuor pour 2 violons, alto, saxophone ténor, trompette, trombone, contrebasse et piano, une œuvre dont l’ instrumentation hétéroclite aurait volontiers retenu l’attention de Stravinski ou de Prokofiev.

Quant à l’orchestre, Bernard Reichel lui a accordé plusieurs œuvres d’envergure. Rendons hommage à la fondation « Pro Helveltia » qui lui a commandé sa Symphonie numéro 1, plus connue sous le titre de « Tryptique symphonique ». A la demande de l’orchestre symphonique de Louisville, Reichel a composé sa « Suite symphonique ». Le grand orchestre de Bernard Reichel joue sur toute la palette des timbres. Il accorde, cependant, une place toute choisie aux cuivres, au célesta, à la harpe, aux percussions accessoires et aux timbales auxquelles il propose volontiers des motifs rythmiques à ciseler.

Nous relevons, au sujet de l’orchestre, que Reichel lui confie un rôle très actif et délicat notamment dans son « Concertino pour piano et orchestre » et sa « Pièce concertante pour flûte et orchestre » indirectement inspirée par un entretien que le compositeur avait eu avec le peintre R.Th.Bosshard. Plus d’un chef d’orchestre a apprécié dans ces deux partitions le commentaire orchestral développé.

Pour en terminer avec ce bref survol de la production de notre compositeur, il est temps de faire allusion à sa musique de scène. Depuis le début de sa carrière, il a cultivé ce genre qui, chez lui, va du festival populaire, du discours musical au service de l’évocation mimée, en passant par le jeu biblique ou, par exemple son « commentaire musical » conçu pour une émission de télévision intitulée « La Danse des morts » sur une traduction du texte de Manuel Deutsch. Plusieurs de ces musiques de scène ont la particularité d’avoir été créées et dirigées par le compositeur lui-même.

Professeur à l’Institut Dalcroze, dont il avait été l’élève du fondateur, Reichel a consacré une grande partie de son temps à l’enseignement. Dans cette optique, nous comprendrons volontiers qu’il soit l’auteur de cours et de brochures théoriques dont « Un chemin vers l’improvisation » publié en 1967. Plusieurs instrumentistes romands ont aussi suivi, au Conservatoire de Genève, ses cours au travers desquels il prenait plaisir à leur donner « une culture harmonique », selon son expression. Nous dirons ici que très nombreux sont les élèves de Bernard Reichel qui jouent aujourd’hui un rôle actif dans la vie musicale romande. Ils sont chefs de chœurs, professeurs, organistes ou musiciens d’orchestre. Une grande partie de ces musiciens sont devenus ses amis, aussi entretient-il avec eux les rapports les plus cordiaux.

Mais la plume de Bernard Reichel n’a pas couru que sur du papier à musique. C’est ainsi qu’en plus de ses partitions, il nous a remis plusieurs articles et conférences rédigés au hasard des circonstances. Ces textes, la plupart manuscrits, traitent de « la musique et la foi », « de la responsabilité de l’organiste », des « difficultés rencontrées par le compositeur », etc. Ces textes, dont plusieurs peuvent être considérés comme des témoignages, donnent un éclairage direct à l’œuvre qui retient notre attention.

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Sans vouloir faire œuvre de critique, essayons tout de même de dégager quelques lignes de force de la musique de Reichel. Elève de Charles Faller au Locle, de Paul Benner à Neuchâtel, d’Adolphe Hamm et de Hermann Suter à Bâle, puis de William Montillet à Genève, il acquiert une formation très complète. De retour de Paris, où, comme Hans Haug, il a suivi les cours d’Ernst Lévy, il entreprend une œuvre indépendante de toute école constituée. Ayant expérimenté jadis le système dodécaphonique, il préfère cependant se forger un langage propre, libéré de toute doctrine, qui seul pouvait satisfaire aux exigences de son idéal spirituel. Il choisit une voie qui tend vers un abandon plus ou moins apparent du strict sens tonal, mais le « centre tonal », selon son terme, est nécessaire à l‘unité de l’œuvre. La démarche harmonique, son parcours et ses « procédés », pour reprendre le mot de Frank Martin, sont pour lui une base.

La langue musicale de Reichel frappe aussi par son unité, son sens de la construction, et les formes musicales retenues pour cette construction sont là pour le prouver. Il écrit des danses, des canons, des chorals et des variations. Et si la forme est plus souple, le caractère de l’œuvre réapparaît, si l’on peut dire, dans son titre ou son titre de fantaisie : il écrit une « cantate psalmique », un « intermède », un « prélude pastoral ». un « concert printanier », une « méditation ».

Comme nous l’avons dit plus haut, Bernard Reichel conçoit une composition musicale en étroite liaison avec sa destination. Il écrit pour le culte, le concert spirituel, le théâtre, ou la salle de concert. Il adresse également ses partitions au cadre familial, à ses amis et ceux qui, en toute simplicité, recherchent le plaisir de la lecture à vue en déchiffrant une pièce de divertissement. Il nous plaît de relever justement cette vocation particulière de certaines œuvres de Bernard Reichel qui veulent divertir. Nous trouvons, en 1941 par exemple, son « Recueil de trente pièces à quatre voix, à chanter, à jouer ou danser » lesquelles se succèdent dans l’esprit des danceries du XVIème siècle. En 1963, il rassemble en quintuor, comme l’avaient déjà proposé Telemann et Bodin de Boismortier, la flûte, le hautbois, le violon, le basson et le clavecin pour l’exécution d’un autre « divertissement ». Nous signalons aussi ses « récréations du dimanche », recueil de quatorze pièces pour flûte, violon, violoncelle et piano.

Bernard Reichel ne craint point la référence ou la citation musicale. Il se fait une joie de composer un motet sur un choral luthérien, sur une psalmodie morave ou huguenote, sur un psaume de Lausanne de 1565. Dans le même esprit, il habille d’une harmonie personnelle quelques vieux Noëls russes, bourguignons ou originaires des Ardennes.

Une autre ligne de force de l’œuvre de Bernard Reichel réside dans son accessibilité sur le plan de l’auditeur comme celui de l’exécutant. Les contacts fréquents que, tout au long de sa carrière, il a entretenus avec les maîtres de chapelles et les titulaires de maîtrises l’ont invité à prendre en considération les aptitudes de tous ses interprètes. Il sait les mettre en confiance. Dans ses conférences, Reichel porte volontiers l’accent sur cette collaboration qui doit unir compositeur et interprète pour servir au mieux l’esprit des œuvres.

L’oeuvre du compositeur protestant se différencie d’autres productions contemporaines en ce qu’elle veut éviter, par un langage hermétique, de perdre l’auditeur dans un champ stérile. Bien au contraire, ses raisons profondes et ses fondements établis nous invitent à renouer avec le beau et l’authentique.

C’est peut-être en cela que beaucoup ont vu en elle ce caractère « intemporel » selon le mot du chef d’orchestre Samuel Baud-Bovy.

Bref, sous quelque aspect qu’on regarde (et il y en aurait beaucoup d’autres), la production de Bernard Reichel affirme son équilibre, son identité. Si le compositeur croit en la hiérarchie des sons, il croit de même en la hiérarchie des valeurs et des préoccupations. L’artiste a trouvé « une raison de croire et de créer ». Il chante sa foi et veut nous inviter à son partage. L’œuvre de Bernard Reichel, c’est d’abord le message de Noël avant celui de Pâques, c’est « un chemin vers l’espérance » et rares sont ceux qui ne s’y aventurent pas, ne serait-ce que l’instant d’une heure de musique spirituelle.

Le fonds Bernard Reichel, consultable dès aujourd’hui, constitue un grand enrichissement pour le département de la musique de la BCU.

Bernard Reichel a 80 ans

Par Myriam Tétaz-Gramegna
Journal « Vie Protestante » de septembre 1981

Bernard Reichel a fêté ses 80 ans. Pour marquer cet anniversaire, le Groupe vocal Michel Hostettler lui a commandé une partition, cadeau offert et reçu tout à la fois au nom d’une amitié et d’une admiration réciproques. Il s’agit de trois psaumes, ou plutôt de fragments des psaumes 102-121 et 112, qui seront créés en l’église de Saint-François, à Lausanne, le 12 novembre ; suivront des motets et un concert pour petit ensemble instrumental, composé il y a quelques années, mais donné en première audition. Ces œuvres diront, en raccourci émouvant, la quête spirituelle et musicale du compositeur.

Bernard Reichel ne cherche ni à frapper l’auditeur, ni à créer du nouveau à tout prix. Il veut dire la beauté, révéler un certain sens de la vie qui doit s’exprimer avec toutes les forces qui sont en l’homme : sentiment et intellect composant cette richesse d’âme sans laquelle il n’y a pas de musique.
Ce n’est pas pour la critique ou le grand public international que Reichel écrit car, dit-il, « On ne vit pas à l’échelle de l’humanité, mais des gens qu’on rencontre ». Et il évoque avec émotion les concerts où il a senti que public, interprètes et compositeur communiaient dans la joie, le sérieux et la reconnaissance.

Les trois psaumes, comme toute l’œuvre de Reichel, visent la simplicité. Un thème de quelques notes, une belle tierce suffisent à former une cellule vivante, riche de tous les possibles ; l’harmonie va les colorer, les développer ; une inflexion mélodique les transformera, comme un simple trait de crayon peut changer l’expression d’un visage.

Reichel aime rappeler tout ce qu’il doit à son cousin, le peintre Bosshard, « un volcan qui explosait, sévère avec lui-même, généreux avec autrui ». Il partagea souvent son atelier parisien, mieux chauffé que sa froide chambre d’étudient ; l’un composait, l’autre peignait. Parfois, Bosshard se mettait au piano et improvisait des valses viennoises. C’est que, dans la famille, on vivait de musique dès l’enfance : trios ou sonates de Mozart, Beethoven, Schubert, symphonies déchiffrées à quatre mains. Les concerts, rares à l’époque, souvent organisés avec des amateurs, étaient un événement, une fête ; on découvrait dans l’émerveillement et l’enthousiasme la vraie dimension des œuvres qu’on avait jouées à la maison.

Ce serait taire une part de la personnalité de Reichel que de ne pas parler enfin de son amour des cathédrales, de la fascination de leurs grandes architectures, qui n’ont guère de secret pour lui, à commencer par celle de Lausanne.

Bernard Reichel vit à Lutry ; il compose, interprète, enseigne. A l’exubérance créatrice de la jeunesse a succédé une exigence de vérité, de nécessité, qui ne veut retenir que les idées musicales assez riches et denses pour se développer d’elles-mêmes, comme organiquement : c’est une sobriété faite d’amour, de gravité et de fidélité à ces paroles posées sur le bureau du compositeur : « ce qui fausse votre être intime, vous ne devez pas le souffrir. » (Kant)

Lettre ouverte à Bernard Reichel

Christiane Montandon
Revue musicale de Suisse romande – hiver 1976

Mon cher Bernard,

Vous aimez les surprises et je crois savoir que cette année 1976 vous en a réservé plusieurs déjà !

C’est la raison qui me pousse à remplir une mission pour le moins inattendue: celle de « parler de vous » dans la Revue musicale de Suisse romande, à l’occasion de votre soixante-quinzième anniversaire !

Pour moi, il est impossible de dissocier le compositeur Bernard Reichel de l’homme, du pédagogue et de l’ami. C’est pourquoi vous me pardonnerez d’évoquer, tour à tour, ces diverses facettes de votre rayonnante personnalité.

J’ai eu le privilège d’être, au piano, l’interprète de plusieurs de vos œuvres et, à chaque fois, j’ai été frappée par l’authenticité des sentiments qui les animent: mystère et nostalgie du premier mouvement de votre Concertino pour piano et orchestre, angoisse de la Fantasia (composée pendant la dernière guerre), élégance du tout récent finale de votre Sonate pour violoncelle et piano.

Le ton grave domine dans votre musique et c’est ce qui m’attire le plus en elle. Gravité que l’homme cordial, dynamique et joyeux que vous êtes ne laisserait pas supposer de prime abord ! Raison de plus pour considérer l’œuvre comme le prolongement mystérieux de la personnalité.

Loin de moi l’idée, cependant, d’exclure de votre production tant de pages sereines ou animées de la plus franche gaîté. Là se manifeste le fidèle disciple de Jaques-Dalcroze, jonglant avec rythmes et mesures, vous entraînant dans des gigues endiablées, vous communiquant son irrésistible dynamisme… !

Mais il y a encore le Reichel mystique, celui du neuvième Prélude op. 59 et, surtout, l’auteur inspiré du Mystère de Jeanne d’Arc. Le dépouillement alors est total; la musique vous est livrée à l’état pur, appelant au recueillement et au silence.

Composer, pour vous, est un acte d’obéissance, empreint d’humilité. Bien des trésors sommeillent dans votre bibliothèque sans avoir connu d’exécution publique et la plupart de vos œuvres sont encore manuscrites… (quelle belle écriture musicale que la vôtre !) souvent, je vous compare à Bach, dans cette modeste attitude de « serviteur de la musique ».

Mais soudain, quelle joie dans votre regard, lorsque des musiciens – s’étant penchés sur l’une de vos œuvres – vous en offrent une interprétation personnelle. Là s’établit cette communion précieuse entre le créateur et ses interprètes, entre celui qui a donné et ceux qui ont reçu et donnent à leur tour…

Ce que j’ai dit jusqu’ici de votre musique prouve à quel point elle est exempte de tout effet extérieur, de toute recherche instrumentalement brillante. De ce fait elle pose parfois des problèmes à l’exécutant, mis en présence de passages pas très aisés sur le plan technique. La mémorisation elle aussi peut s’avérer difficile, l’harmonie trouvant son originalité et son charme dans une constante mutation de ses éclairages ou de ses altérations. Vous n’harmonisez jamais, par exemple, un fragment mélodique deux fois de suite de la même manière; ce qui était majeur devient mineur et vice-versa. Mais ce n’est pas là une loi, votre fantaisie se chargeant de faire d’heureuses exceptions à la règle !
Vos mélodies, souvent modales, respirent un parfum tendrement archaïsant.

Les formes musicales auxquelles vous aimez revenir sont la Suite et le Prélude, qui n’exigent pas de trop longs développements et que vous traitez dans un style aussi rigoureux que personnel.

Votre immense expérience de la musique de Bach, de ses prédécesseurs et de ses successeurs, vous permet de penser que la tonalité n’a pas encore épuisé ses ressources à l’heure actuelle. Dans son élargissement constant (vous en donnez la preuve), la musique tonale n’a pas été balayée par l’atonalité contemporaine; mais pouvoir, aujourd’hui, s’y frayer un passage suppose une grande culture. Or cette culture que vous n’avez cessé d’accroître au cours des années, vous la mettez généreusement à la disposition de tous ceux qui ont la chance de vous approcher. Je n’oublierai jamais la si belle « leçon » que vous avez offerte, en juillet 1974, aux participants du Congrès international de la Rythmique à Genève. Pendant une heure et demie (trop vite envolée…), vous nous avez livré – le plus naturellement du monde – les secrets de votre patiente familiarité avec les chefs-d’œuvre de la musique. Heure merveilleuse qui représentait la somme d’expérience d’une vie entière… !
Nous avons chanté, sous votre direction enthousiaste, le simple choral que vous avez su découvrir dans l’agitation apparente d’une Gigue de Bach, rapproché – non sans étonnement – un fragment de quatuor de Mozart d’un thème de Wagner, en un mot, découvert à votre contact ce que les livres sont impuissants à nous transmettre : la beauté vécue et partagée d’une œuvre musicale !

En terminant ces lignes, permettez-moi de vous dire mon admiration pour votre inaltérable jeunesse de cœur et d’esprit. J’aurais pu écrire un article intitulé : « Bernard Reichel, ou l’inépuisable pouvoir d’émerveillement » …

En effet, votre vision des êtres et du monde est faite d’innocence et de pureté. Il n’existe pas, je crois, d’être moins blasé que vous : la moindre attention de l’un de vos proches ou amis, vous la recevez comme « un cadeau du ciel » (à la manière de notre cher Monsieur Jaques dans sa chanson du P’tit Noël).

C’est ainsi que vous demeurez plus jeune que les jeunes et rejoignez, à bien des égards, un autre de mes maîtres vénérés, le grand Edwin Fischer. En lui comme en vous s’est réalisée l’union parfaire de l’artiste et de l’homme.

Promenade avec Bernard Reichel

Alfred Berchtold, 1972

Il m’ arrive de ma promener avec Bernard Reichel. Piétons tous deux, nous sommes plutôt promeneurs dialogants que solitaires. Il m’arrive de faire avec cet ancien élève de Dalcroze, quelques pas qui ne sont plus tout à fait des « pas Jaques ». Et de ces entretiens ambulants, je rentre toujours enrichi, rafraîchi, revigoré. Car il y a en Bernard Reichel une force tonique que ressentent les choristes qui interprètent ses œuvres. Comment la définir ? Osera-t-on écrire ici qu’Alexandre Vinet, contemporain et ami de Toepffer, appelait cette force créatrice et régénératrice la candeur ? « Tout esprit droit, disait-il, est un esprit indépendant; la candeur produit l’originalité de la pensée ». Elle protège de la contagion, de l’entraînement, de cette course angoissée pour s’assurer une place bien en vue sur le « dernier bateau » en partance.

Sensible autant qu’un autre aux laideurs de la vie, aux scandales de l’injustice, Bernard Reichel n’a pas la bonté du faible, mais cette clarté du regard qui en appelle en quelque sorte au meilleur moi de son interlocuteur et qui nettoie l’atmosphère où s’établira l’ entretien. S’il a le sens de la nuance, le sens de l’ autre, l’ esprit d’ accueil, il a surtout le don de l’humour libérateur. Et l’on voudrait voir rééditer ses compositions graphiques (ses bandes dessinées) d’ un authentique héritier de Toepffer: Le Tombeau de Basile et Le Martyre de Sébastien conçues en collaboration avec Frank Martin et Eric Schmidt. Cet humour qui se manifestait déjà dans les Chants Indiens du festival du Locle en 1931, éclate, pétille dans ses Goethe-Lieder, notamment dans le chant des grenouilles et la Katzenpastete. Il lui permet de goûter comme elles le méritent les paraboles hassidiques, déconcertantes pour certaines âmes religieuses un peu timorées.

Bernard Reichel eut le bonheur de grandir dans une atmosphère spirituelle (morave) où le sens goethéen de la beauté n’ entra jamais en conflit avec les exigences morales, où au contraire l’éthique et l’esthétique faisaient le meilleur ménage du monde. Son père, pasteur épris de musique, lui apprit les premières notions de latin à partir du texte d’ une messe de Bach. Dans son art, le sens du service, la gravité n’ont pas tué – bien au contraire – l’instinct du jeu libérateur (allégresse d’un Divertimento !). Mais attention ! Jamais il ne confond l’humour qui vient du plus profond du cœur et l’ ironie, arme dangereuse de l’intellect. L’un remet doucement les choses en place, situe sujet et objet dans leur relativité et combat vaillamment les offensives de l’angoisse (« Reich mir das Glas, du Seelenstrost Humor », écrit Gottfried Keller dans son poème Lebendig begraben). L’ autre ne vise qu’à affirmer une supériorité factice sur un antagoniste humilié…

Maitres et amis
Aujourd’hui, on répète sur tous les tons que le premier service à rendre à la jeunesse est de développer son esprit critique. Bernard Reichel (peut-être parce qu’il est un créateur) a conservé intacte l’admirable faculté de contempler et d’admirer. Cet homme au franc-parler bienvenu évoque le souvenir de ses maîtres avec un profond respect. Il dit le « grand bonhomme » qu’était le Bâlois Hermann Suter, et tout l’enrichissement que lui ont apporté les leçons de Charles Faller, de Paul Brenner, de William Montillet et particulièrement de Jaques-Dalcroze, si accueillant à toute expression nouvelle, et qui sut créer autour de lui un climat d’ amitié stimulant et créateur.

Quelle joie pour Reichel de parler de Paul Boepple, ce maître improvisateur, qui lui révéla le Roi David d’Honegger à la création duquel il participait; d’ évoquer l’oeuvre de son ami Frank Martin ou celle du peintre Rodolphe Théophile Bosshard, son cousin germain. Le musicien parle du peintre, et je pense en l’entendant, à ma rencontre avec Bosshard, peu de temps avant sa mort, où je trouvais l’artiste vaudois profondément attentif à la retransmission d’une symphonie de Beethoven. Je pense aussi à la culture musicale de son ami, le sculpteur Henri Koenig, dont plusieurs œuvres ornent, à coté de celle de Bosshard, son intérieur.

« L’architecture est la musique des pierres ». Autant sans doute que la peinture, les grandes architectures de notre Occident chrétien et pré-chrétien ont ému Bernard Reichel. Le compositeur Ernst Levy lui fit découvrir les recoins les plus cachés de la cathédrale de Chartres. Lui-même a reconstitué cette cathédrale en un modèle réduit et peu de compliments, au sortir d’une audition de ses œuvres, lui ont fait sans doute autant de plaisir que cette question: « Vous avez vu Chartres, n’ est-ce pas ? ». D’ ailleurs, le mot « constructif » est important dans son vocabulaire.

L’Homme du Midi et l’Homme du Nord
Né à Neuchâtel, citoyen vaudois, ayant passé ses premiers mois à Montmirail, ses premières années à Lausanne, son adolescence et sa jeunesse au Locle, s’étant formé musicalement à Bâle, Paris et Genève, Bernard Reichel se sent « chez lui » dans toute la Suisse romande occidentale, mais aussi dans la vénérable ville hanséatique allemande de Lemgo et dans le terroir cévenol. D’origine allemande par son père et française (Région de Nîmes) par sa mère, il vit, à sa manière, différente de celle du Genevois d’adoption Charles-Victor de Bonstetten, le débat intérieur de l’Homme du Midi et de l’Homme du Nord. Mistral, Hugo, Goethe et Dickens comptent avec C.G. Jung et Teilhard de Chardin parmi ses auteurs de base. Il aime à citer le mot du poète du Mireille:
« Tel qui me laissera libre dans ma pensées, libre dans mon parler, libre dans ma voie, libre de m’épanouir conformément à ma nature, celui-là est mon ami, et je suis son compatriote. Mais celui qui me gênera dans ma manière d’être, mais celui qui se moquera de mes larmes ou de mon rire, mais celui qui me forcera de changer mon langage, qu’il aille au diable ! … »

Découvertes
Nous sommes aujourd’hui gavés de documents sonores et visuels. Encyclopédies, discothèques, collections de diapositives, livres d’art déversent sur nous simultanément tout les chefs-d’œuvre de toutes les civilisations. Or, une trop grande abondance transforme l’événement en fait divers. Au Locle, dans la jeunesse de Bernard Reichel, on pensait pendant six mois à la venue de l’Orchestre de Bâle. Que j’aime à entendre, dans nos promenades, le musicien évoquer les étapes d’une vie de labeur et de ferveur, et surtout les découvertes successives faites par cet enfant du siècle (oui, ce siècle avait un an…) des grands « phares » de la civilisation, qui lui apparaissaient successivement, à la faveur d’un déménagement, d’un voyage paternel à Rome, de l’arrivée au Locle de tel pianiste (Risler exécutant le Tombeau de Couperain), ou d’un « étranger dans la ville » d’une toute autre nature que celui de J. P. Zimmermann (c’était le Genevois Charles Faller, révolutionnant la vie musicale dans les montagnes horlogères!). La musique de chambre pratiquée au foyer paternel (comme dans la cure du grand-père de Jaques-Dalcroze) lui avait révélé les quatuors de Schubert et de Mozart; tout un hiver de travail l’avait fait pénétrer dans l’univers de la Passion selon Saint-Jean; Bâle, qui sifflait Debussy, lui donnait Wagner; l’Orchestre de la Suisse romande d’Ansermet, Ravel, Strawinssky, Honegger et tant d’œuvre toutes fraîches, agressives et insolites. Guillaume de Machaut apparaît à l’horizon de Reichel vers 1935… Ce ne sont pas les disques « haute fidélité » qui ménagent la rencontre avec l’œuvre nouvelle, mais le plus souvent, le lent et personnel travail sur la partition.

Bien avant vingt ans, Bernard Reichel se met à composer et fait office d’organiste aux Eplatures. En ces années de guerre, il n’y a pas de train le dimanche, et le trajet d’une heure en partant du Locle se fait souvent par moins de 20 degrés. Salubre apprentissage, et qui convient mieux au jeune homme que l’atelier de bijouterie tôt abandonné. Organiste, Reichel, le sera pendant près de 50 ans à Genève, au Petit-Saconnex d’abord, puis à Chêne-Bougeries et enfin aux Eaux-Vives, dont la paroisse reconnaissante l’a honoré en novembre 1969 par l’organisation d’une semaine consacrée à l’audition de ses œuvres.

L’orgue, pourrait-on dire, c’est la part de la tradition dans la vie de Bernard Reichel, c’est le contact avec le trésor des chorals du passé. L’enseignement, quant à lui, à l’Institut Jaques-Dalcroze et au Conservatoire, représente l’échange toujours renouvelé avec les générations « montantes », la transmission d’un message et d’une discipline, le regard dirigé vers l’avenir. D’ailleurs, n’est-ce pas avec son fils Daniel, musicien comme lui, qu’il se plaît tout particulièrement à discuter de problèmes de métier ?

L’artiste et son temps
Chartres, le choral luthérien, Schütz et Bach, Sweelinck, Guillaume de Machaut, Monteverdi, voilà, estimeront d’aucuns, des références bien lointaines. L’œuvre de Bernard Reichel, malgré l’influence sensible dans ses premières œuvres surtout, des témoins et champions de la modernité (on a vu l’impression faite sur le jeune homme par Ravel, Strawinsky, Honegger), ne représentent-t-elle pas à certains égards un défi de nos temps « malheurés » et stridents ? Ces chants de louanges, rayonnants comme des vitraux illuminés par le soleil, les grandes nappes d’harmonie de tel Magnificat ou Gloria emplissent nos temples et nos cathédrales de leur message de paix rendent-elles compte de la vérité de notre époque ?…

Ces questions me remettent en mémoire des pages saisissante de l’histoire du psautier alémanique d’Otto Lauterburg, où nous est rappelé que quelques-uns des plus purs cantiques du XVIIe siècle allemand sont nés précisément au cœur des années terrible de la Guerre de Trente ans – la guerre dévastatrice et absurde vécue par la Mère Courage de Brecht. Certes, il y a des artistes destinés à se faire les échos amplificateurs des bruits et des cris discordants du monde. Ils ont à peindre Guernica. Eux-mêmes, ou d’autres, ont à explorer aussi les voies non frayées de l’expression; ils ont à se lancer avec Appolinaire aux confins « de l’illimité et de l’avenir ». Ils ont peut-être à conquérir à l’art de leur temps des dissonances jusqu’ici insupportables et inacceptables. Mais tous n’ont pas même vocation.

Il est des hommes qui, passé le temps des premières curiosités, ne peuvent qu’obéir à la voix intérieure qui les oblige à demeurer fidèles à quelques grandes lois qui sont pour eux à la fois d’ordre éthique et d’ordre esthétique et techniques. Ayant assimilé ce qui, pour eux, des accents nouveaux était assimilable, ils ont à répondre à un autre grand besoin de l’homme d’aujourd’hui (à côté du besoin de nouveauté), à celui d’une continuité, d’une permanence essentielle. Il est en nous un besoin d’harmonie et d’unité malgré tout, contre tout, d’autant plus fort qu’il paraît davantage bafoué, un besoin d’accord au cœur des désaccords, un besoin d’Alleluia au creux des De profondis. Il nous faut des porteurs de joie, et, chaque années à nouveau, dans le tumulte du déconcertant aujourd’hui, notre cœur attend le chant désarmé du pipeau de Noël.

Ce Noël, pour le musicien, n’appartient pas au passé, au domaine de la nostalgie. Il est promesse et annonce. La marche à l’étoile est une marche vers le point Oméga, une affirmation quand même et contre tous de la vertu cardinale d’Espérance.

Mais pour que ce chant retentisse, il faut au préalable, un long et rigoureux apprentissage. Oui, comme le disait notre compatriote Itten à ses élèves du Bauhaus, pour que le message d’un Fra Angelico pût se transmettre dans sa pureté et sa spontanéité absolue, il fallait d’abord une maîtrise total de toutes les données techniques du métier.

Je pensais à toutes ces choses en entendant Reichel me parler des rapports de l’artistes avec son temps, de cette imprégnation inconsciente qui suffit à situer authentiquement une œuvre dans son époque. J’y pensais encore en entendant les accents émouvants de la Cantate psalmique (présentée par Boepple à New York) et en me rappelant l’impression si forte que m’avait faite, il y a quelques années, cette œuvre si concentrée, si intense dans sa rigueur sensible : Jeanne d’Arc, réalisée en collaboration avec Raymonde Gampert-Naville et Florence Séchehaye. Cette « évocation mimée » sur un texte remarquable révélait une des possibilités de la rythmique, pressentie déjà par Robert de Traz, comme par Jaques-Dalcroze et Adolphe Appia : l’expression dépouillée de toute anecdote inutile, l’incarnation d’une grande aventure humaine et spirituelle. Et je songeais alors, et je songe aujourd’hui à ce que pourrait être, réalisée dans le même esprit, une « évocation mimée » intitulée Pestalozzi.

Gloria
Une des premières œuvres composées par Bernard Reichel, en 1917, s’intitule Dies est laetitiae. Oui, on l’a vu, c’est à la Joie qu’est vouées l’œuvre d’un homme que l’épreuve n’a pas épargné. En le quittant, en songeant à tant de compositions où s’allient l’enthousiasme généreux et le sens de l’architecture, nous nous souvenons d’une de ses déclarations à Monique Laederach: « Les recherches rythmiques pour elle-mêmes ne m’ont pas spécialement intéressé. Dans mon esprit le rythme est toujours lié à la mélodie et à l’harmonie. Je conçois bien que dans le domaine du rythme pur il y ait des recherches passionnantes à faire… Ce qui importe pour moi au premier chef, c’est le rythme qui domine la construction totale, l’ensemble d’une pièce, l’épanouissement harmonieux des parties les unes par rapport aux autres. J’aime qu’on sente une continuité, une pulsation, qui vous mène du début à la fin ». Cette pulsation, je me souviens d’en avoir été particulièrement réjoui lors d’une interprétation de plusieurs de ses Hymnes et Motets par la Psallette de Genève. Et surtout, plus profondément encore, nous émeut ce chant pur, nourri d’une intense vie intérieure, qui dans presque toutes ses grandes œuvres, s’élève soudain: violon, hautbois, ou voix humaine. Le chant de l’âme inquiète et apaisée.

Pas de plus beau symbole du sens de l’œuvre d’art que celui-ci. C’est pour la Marienkirche de Lemgo libérée de la boue qui l’envahissait depuis des siècles que Bernard Reichel a composé son Gloria.

Une heure avec Bernard Reichel

texte de P.-O. B – 2 décembre 1985, Journal de Genève Harmonie émouvante de la profondeur germanique et de la fougue latine, Bernard Reichel est la symphonie parfaite de l’intelligence, de la sensibilité, de la culture et du génie. De cet homme exceptionnel se dégage une impression d’équilibre extraordinaire. Et cet immense musicien, d’ascendance allemande, mais devenu Romand, aime citer ces mots de Victor Hugo, un de ces poètes qu’il aime tant : »Changez vos feuilles et gardez vos racines ».

Il se retrouve pleinement en cette merveilleuse formule, ouvert au vent qui souffle et ancré dans une foi inébranlable pour tout ce qui représente les vraies valeurs de notre civilisation. Simple comme sa musique, intense à l’image de chacune de ses compositions, ce jeune homme de quatre-vingt-quatre ans a la perspicacité du mathématicien et l’enthousiasme du créateur.. ses propos ont la force poétique d’une fugue de Bach, la limpidité d’une mélodie de Schubert et la couleur de l’orchestre de Ravel. Organiste, professeur d’harmonie, compositeur, Bernard Reichel est avant tout un homme de bien, un amoureux du beau dont le regard puise sa force aux sources de la pensée profonde.

Fils de pasteur, Bernard Reichel a vécu entouré de musique. « Nous avons toujours fait de la musique en famille. C’était l’essentiel pour nous. » Et c’est au Locle, dans le Jura neuchâtelois si dur et si beau qu’il a compris l’extraordinaire appétit musical des gens du Nord. « Il n’y a que les choses que l’on fait soi -même qui éduquent. ». Sa formation fut exemplaire. « Sans radios ni disques, nous jouions nous-mêmes la musique. Nous n’avions pas besoin de machines ». Un piano qu’il maîtrisa rapidement, un violoncelle par qui il se laissa charmer, et bien vite l’orgue auquel il allait consacrer plus de cinquante ans de sa vie devinrent ses moyens d’expression naturels. « J’ai pourtant toujours eu envie d’écrire, de composer. C’était là mon domaine. » Paul Benner, Charles Faller, Hermann Sutter furent ses premiers maîtres. La reconnaissance de Bernard Reichel envers ces grands musiciens prend des accents émouvants, les mêmes assurément que ceux de ses propres élèves, dont Michel Hostettler est un des plus brillants.

En 1923, Bernard Reichel partit pour Paris où il ressentit l’émulation que procure la fabuleuse effervescence artistique qui régnait alors. Elève d’Ernst Lévy, il découvrit Ravel, Stravinsky, mais surtout il partagea la vie du peintre Bosshard, « le grand artiste ». Et l’évocation de cette période réveille en Bernard Reichel des souvenirs dont on sent très vite qu’ils ont une importance vitale.

Ce fut pourtant sa rencontre avec Jaques Dalcroze qui marqua une des heures lumineuses de son existence. A la seule évocation de ce nom, son visage prend les teintes de l’émerveillement. « Il avait compris qu’il fallait faire vivre la musique en soi-même. Sentir les choses. L’intellect n’est pas la source ; il n’est qu’un outil parmi d’autres. »

Autre moteur privilégié de la vie de cet homme dont aucun propos ne laisse indifférent, c’est la découverte d’Arthur Honegger. « Grâce à lui j’ai fait un saut dans la musique libérée du classicisme ». Mais sans jamais tomber dans les aventures d’un art qui a emprunté d’étranges chemins. Dès que la musique « ne parle plus du tout à l’être humain, elle devient gigantesque déraillement. Pourquoi cet aveuglement ? »

Il n’est dès lors pas étonnant que Bernard Reichel ait trouvé une affinité particulière avec Ernest Ansermet qui, par deux fois, a dirigé une œuvre de lui. « Je me sentais un petit vis-à-vis de lui, » même quand il partageait la tisane du chef d’orchestre, au milieu de la nuit et de lecture d’une de ses œuvres…

C’est en compagnie de Frank Martin, avec qui il était très lié, que Bernard Reichel approcha le dodécaphonisme. « On a essayé ensemble d’y voir clair, en ennemis que nous étions de l’intellectualisme, l’essentiel est de garder le contact avec les racines de la musique pure. »

Ce n’est donc pas un hasard si trône, sur le lutrin de son piano, le « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach. « C’est la vraie nourriture », celle que Bernard Reichel a prise pour pouvoir écrire son merveilleux Te Deum créé au début de l’année à la Cathédrale de Lausanne. « Bien qu’ayant été organiste toute ma vie, je ne suis pas un homme d’église. Mais il est naturel de chercher quelque chose de plus grand que soi. Le sens religieux est indispensable pour amener l’esprit humain au-dessus des contingences matérielles ».

La sagesse de Bernard Reichel n’est pas tonitruante, elle est évidente. Son œil voit loin pendant que sa main rythme sa pensée supérieurement organisée. « J’ai composé pour fournir de la musique aux chœurs que je dirigeais. » En très grand artiste qu’il est, en homme chaleureux qu’il restera toujours, Bernard Reichel, un des plus merveilleux compositeurs de notre pays, sait, parce qu’il est de notre race, toucher nos coeurs. Carrefour de deux cultures, il restera une part de l’âme européenne.